Avis

Avis Editions le Cercle La Vénus à la fourrure par Aretina
par Aretina F 399 06.07.2008 00:51
Style, qualité d'écriture 4/4
Originalité des situations 3/4
Description des scènes d'amour 3/4
Intérêt de l'histoire 3/4
Note Générale 4/4
Les plus : un classique, beauté et qualité de l'écriture (en allemand, mais j'imagine que c'est aussi valable pour la traduction française), maniement des techniques narratives
les moins : aucun, lorsqu'on prend le texte tel qu'il est

Venus à la fourrure est un de ces classiques dont la notoriété est telle qu’il est une référence voire pour ceux qui ne l’ont pas lu. Ce qui a son cote obscur, cette œuvre étant perçue sous la lumière artificielle de la médiatisation et du sensationnalisme.

Venus à la fourrure est la version romancée d’une expérience personnelle de l’auteur. Le roman fait partie d’un plus ample cycle d’écrits, Le legs de Caïn. Malheureusement, Sacher-Masoch n’a jamais mené ce projet à son but.
En 1869 il reçoit les écrits d’une certaine duchesse Bogdanoff, alias choisi par Fanny Pistor. Elle voulait l’avis de Sacher-Masoch sur quelques textes qu’elle avait composés.
En décembre 1869, Sacher-Masoch s’engage par contrat aux services de la « duchesse » pour une durée de 6 mois. Il accompagne Pistor à Venise où ils vivent cette aventure. De ce période date la photo de l’auteur agenouillé aux pieds de Pistor, majestueusement allongée sur un sofa, drappée d’une fourrure et munie d’un fouet.

Cet épisode est développé, avec quelques différences, dans le roman. Severin de Kusiemski rencontre la jeune veuve Wanda de Dunajew dans une station thermale dans les Carpates. Unis par leur admiration de l’Antiquité, ils tombent amoureux et Severin dévoile ses fantasmes et son idéal féminin : une déesse cruelle et autoritaire, enveloppée d'une fourrure, entourée d’admirateurs qui sont ses esclaves prêts à subir le martyre pour et par elle.
Wanda acceptera, à contrecoeur, d’assumer le rôle de cette Venus. Un contrat est rédigé, Wanda et Severin partent à Florence. Un peintre allemand immortalise le couple dans un tableau identique à la photo sus-citée.
Mais au fur et à mesure Severin, qui dès le debut s’affuble lui-même de dilettante, s’avère d’être aussi un dilettante en tant qu’esclave.
Wanda le quitte, après l’avoir « guéri » de son fantasme.

Severin a toutefois l’excuse de l’influence de la civilisation moderne : un enfant de l’age moderne se sentira assurément dépaysé dans le monde riant des dieux anciens. Monde qui s’étayait sur les épaules écorches des esclaves.
Peut-être parce que, pour citer Jean Paulhan dans sa préface à l’Histoire d’O : « Les seules libertés auxquelles nous soyons sensibles sont celles qui viennent jeter autrui dans une servitude équivalente. »

Le texte développe plusieurs idées qui occupaient l’auteur :
La problématique des rapports femme-homme.
Les deux sexes sont dans une permanente confrontation hostile. Seule l’égalité en droits entre les deux sexes peut mettre fin à cette hostilité. Jusqu’à ce point, il ne reste que le choix entre être le marteau ou être l’enclume.

L’esthétique de la douleur et de la soumission. Qui attend des descriptions crues et minutieuses à la Sade, sera déçu. Sacher-Masoch mise sur des procédées et techniques plus subtiles, imaginatives et expressives pour tracer le portrait de sa vision.

La reddition à la passion aveugle et inconditionnelle. En fait, elle n’est si inconditionnelle que ça : le contrat établi entre Wanda et Severin est en fait une «réglementation» de la reddition de la raison à la passion.

A niveau formel, je ne peux pas m’étendre trop : j’ai lu ce roman en allemand.
Qui choisira de lire Sacher-Masoch en allemand, sera aisément séduit par sa plume. Le style est d’une remarquable élégance, très plastique et très clair. Les phrases sont précises, le succinct s’alliant au poétique. Ajoutez à cela le charme de l’orthographe de l’allemand du XIXe siècle, avec ses t aspirées, ses formules à la patine de l’antan, et vous avez une idée sur le comment des écrits de Sacher-Masoch.

L’œuvre de Sacher-Masoch est emprunte de la mentalité, de l’imaginaire et de la symbolique slave, voire orientale.
Il suffit de penser à l’omniprésence du fouet, par excellence l’instrument de discipline et l’apanage d’autorité dans le périmètre slave : il a sa place très visible dans la maison des tout seigneur russe qui s’en sert pour les corrections sur les servants qui ont mis à épreuve sa patience ou satisfaction.
Dans la vieille Russie, le jeune marié applique quelques coups de fouet symboliques sur le dos de la jeune mariée, afin que le rapport de force et autorité soit bien clair à la jeune épouse.

Se prosterner, se jeter aux pieds est un geste qui traduit la déférence du au supérieur. Si l’Occident à graduellement banni ce geste du à sa charge d’humilité, se contentant de codifier d’autres gestes et attitudes pour exprimer la révérence, l’Orient l’a perpétué précisément pour cette raison. A l’Orient, la révérence maintient sa direction verticale.
Chez Sacher-Masoch on retrouve souvent l’idée que l’on ne peut adorer que ce vers quoi il faut lever les yeux.

Un autre symbole : la fourrure. Portée comme vêtement ou accessoire, c’est un status symbol par excellence. C’est l’apanage des potentats et l’attribut des dirigeants.
Un des insignes tsariens, le bonnet de Monomaque, pendant de siècles la couronne des tsars, est bordé de fourrure de zibeline.
Et les boyards ne portaient les fourrures que pour se protéger du froid.

Bref, Sacher-Masoch n’omet aucun détail pour peaufiner le piédestal où il place ses Venus, qu’elles s’appellent Wanda, Olga, Nikolaya…

Un texte important qui doit avoir sa place sur l’étagère de toute personne qui aime la bonne littérature et qui veut  « lever le rideau » - ne serait-ce qu'un peu - qui recèle l’âme humaine.

 
   

Fiche Produit

Editions le Cercle La Vénus à la fourrure

La Vénus à la fourrure

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Marque : Editions le Cercle
Date de sortie : 14/03/2008
Prix indicatif : 9.00 €

Auteur : Leopold von Sacher-Masoch
Littérature : Etrangère
Siècle : XIXe
ISBN-10 : 2847141022
Nombre de pages : 248.00 pages

Commentaires

par blue H 300 22.07.2008 21:36

Encore un excellent commentaire! J'espère qu'Angel & Elmo vont re-créditer ma réserve de points recommandations à donner, car tu forces à la dépense!

- Si Chez Sacher-Masoch on retrouve souvent l’idée que l’on ne peut adorer que ce vers quoi il faut lever les yeux" , Comment le dominant peut il aimer chez Masoch ?

-L'idée que "Seule l’égalité en droits entre les deux sexes peut mettre fin à cette hostilité." est elle développée ? Le besoin d'être dominé par l'objet de son amour, dans l'œuvre de Masoch, ne serait donc pas strictement nécessaire, mais serait une conséquence des structures sociales ?

par slaveboy H 13 07.08.2008 12:34

Très belle analyse de Madame Aretina sur le plan littéraire. J'ai lu ce livre en français je peux pas conparer cette traduction avec l'originale en allemand, mais j'ai trouvé l'écriture de ce roman très élégante.
Il ressort certaines choses après la lecture de La Vénus, tout d'abord l'idée qu'une relation domination/soumission ne peut durer que dans un sens : l'homme dominant la femme. Quand l'homme est soumis cela est voué à l'échec d'après l'auteur (de part son expérience personnelle).
Puis il y a un sentiment mutuel de satisfaction et de déception qui m'a un peu gêné. Le personnage principal est "guérit" de son désir de soumission par la cruauté de sa compagne. On pourrait se dire ; "tant mieux, il pourra vivre des relations classiques après cette mésaventure." Mais on peut aussi se demander si les pulsions de soumissions masculines sont-elles toutes vouées à l'échec, si elles devraient être "soigner" comme dans le roman, ou autrement.